A propos d’une péripétie…

vendredi 29 juillet 2011
par  Gérard MOLINES

Jusqu’à présent la Nation était objet de ruades, de dénigrements ou de dénonciations au regard de la mondialisation devenue référence d’une pensée unique.

Seuls, mais pour des motifs différents, Marine Le Pen fidèle aux envolées patriotiques de son père sur le sujet, Jean-Pierre Chevènement, bien qu’il ne récuse pas le défilé militaire du 14 juillet et quelques voix égarées fustigeaient cette posture très « moderne » qui consistait à vilipender l’idée de Nation. Il était convenu et de bon ton dans « les sphères BCBG » de considérer qu’aujourd’hui la Nation est un concept périmé, archaïque et générateur de guerres. Combien de fois n’entendit-on pas cette argutie lors de la campagne sur le T.C.E (traité constitutionnel européen) de la bouche même de nos élites bien pensantes.

La Nation devenait de facto, depuis l’affirmation de l’existence d’une identité européenne, une relique, un ersatz, une image d’Epinal, béatement promus lors des circonlocutions savantes émises dans les thinks tanks parisiens clamant à s’en enivrer les vertus de la mondialisation.

Tel est le consensus mou auquel se rattachent nos élites ! Car il faut bien admettre qu’elles sont (nos élites) embarrassées par cet héritage révolutionnaire même modulé à la façon Ernest Renan. Ce dernier, pas véritablement révolutionnaire, définissait la Nation comme « une volonté du vivre ensemble », une volonté ferme « d’avoir fait de grandes choses et de vouloir en faire encore dans l’avenir » (Qu’est ce qu’une nation ?).

Et puis vint François Fillon !

En ce 16 juillet, de Libreville au Gabon, le voilà transformé en exégète de l’Histoire de France, en pourfendeur des hérétiques, en dénonciateur des « étrangers ». Madame Eva Joly, vous savez cette « femme venue du froid », cette norvégienne issue d’un Etat qui refuse toujours d’intégrer l’Union européenne et qui eut l’outrecuidance de se substituer au médiatique héros national Hulot, cette dame est « ignorante de nos traditions et de notre Histoire nationale » nous dit François Fillon. Il nous dit aussi que « le défilé militaire sur les Champs Elysées le 14 juillet » est une tradition française que des étrangers ne peuvent pas connaître et/ou respecter. Il nous dit (ou il fait dire à certains « historiens ») que « le 14 juillet est le moment fort de notre Histoire, celui au cours duquel la cohésion nationale a pris corps ».

Mais de quel 14 juillet parle-t-il François Fillon ? Celui de la prise de la Bastille (organisée par la garde nationale, elle-même issue de la petite et moyenne bourgeoisie et non du peuple comme le voudraient certains), symbole de la fin de l’arbitraire monarchique, ou alors parle-t-il du 14 juillet 1790, événement essentiel de la Fédération française, où le fait identitaire se construit, dans la joie, la fête et l’allégresse « contre l’autorité qui voulait entraver, empêcher la fête de l’union […] Mais la France voulut et cela fut fait » écrira Jules Michelet, considérant que ce 14 juillet là illustrait bien le désir d’union des français (lesquels ?) au lendemain de troubles violents.

Jusque là, il est difficile d’associer armée et union nationale comme on souhaiterait le faire aujourd’hui. Tout au plus, le 20 septembre 1792 (bataille de Valmy) pourrait-il être l’événement de référence à la naissance de la nation alliée, en la circonstance, à la République. Il y eut bien ce 20 juin 1789 où dans un excès d’audace, le député grenoblois Mounier, lançait l’idée « de ne point se séparer et que rien ne pouvait empêcher l’assemblée nationale (le mot est lâché pour la première fois !) de délibérer ». Mais la suite montra que la nation n’était pas encore souhaitée par les français.

Sinon, il faudra attendre 1880, le décret instaurant le 14 juillet comme jour de fête nationale. Dès lors, le défilé militaire s’ajoute à l’organisation festive de cette commémoration, ralliant les bals populaires, les repas familiaux, les discours patriotiques, les défilés civils, les hommages à la République.

A cela près, que lors du défilé du 14 juillet sur les Champs Elysées (ou devant son poste de télévision), le citoyen est spectateur. Un spectateur enjoué certes, mais un spectateur tout de même à qui on offre le spectacle de la chose militaire paradant et totalement inabordable (vous avez essayé de toucher la main d’un militaire défilant pour lui exprimer votre enthousiasme ?).

Est-il légitime d’associer les quatre concepts (citoyen-nation-armée-coutume) pour laisser croire que la nation s’est forgée historiquement dans un énorme élan de solidarité ?

Alors, si proposer de remplacer le défilé militaire par un défilé citoyen peut paraître incongru au premier abord, on ne peut se défausser de l’idée qu’un défilé citoyen pourrait côtoyer ou s’associer au défilé militaire. Cela aurait au moins l’avantage de rappeler qu’en démocratie le peuple reste souverain et que l’armée repose sur des racines populaires.

Pourquoi donc tout cet émoi (politicien) autour d’une affirmation (celle de madame Joly) qu’en son temps, Georges Brassens avait popularisé, sans être outre mesure vilipendé.

A vouloir réinventer l’Histoire (Guy Moquet), on discrédite les coutumes et les patrimoines. L’Histoire ne s’invente pas ; la Nation s’est forgée durant des lustres. Parfois à travers des conflits meurtriers (les sans culottes, l’insurrection vendéenne, la levée en masse en août 1793, les journées de juin 1848, la Commune de Paris en 1871…).

Célébrer la Nation c’est d’abord éviter la confusion des genres. La Nation ne doit pas être un chantage électoral. On ne peut tantôt la dénigrer ou la rabaisser au nom d’une internationalisation des échanges et tantôt la vénérer au nom d’une posture momentanément indignée.

Et faire d’une péripétie un événement gigantesque, une polémique grotesque, ne renforcera pas l’intérêt pour l’Histoire. Tout au plus cela renforcera le sentiment de l’éphémère chez beaucoup de citoyens.

Gérard Molines, Montélimar


la photo : Le serment du Jeu de Paume. Léopold Morice - 1883 - Haut relief en bronze - Place de la République -


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